Il y a un silence particulier qui suit le moment où une femme finit de vous raconter quelque chose qu’elle portait seule depuis longtemps. Ce n’est pas le silence du cabinet de Kensington ou de Harley Street, où le cadre est familier et le rendez-vous attendu. C’est le silence d’une femme assise dans un dispensaire à Hammersmith, parfois avec un enfant sur les genoux, qui vient de dire à un médecin — pour la première fois depuis des années — que quelque chose ne va pas.
Je suis bénévole au Dispensaire Français de Londres, dont je suis aussi administratrice (trustee). J’ai déjà écrit sur le Dispensaire — ce qu’il est, qui il sert, comment il fonctionne. Cet article est différent. Il parle de ce que j’y ai appris, et de pourquoi ce travail me touche d’une manière qui dépasse le devoir clinique.
Les femmes entre deux systèmes
Les femmes que je vois au Dispensaire ne forment pas un groupe homogène. Toutes parlent français, mais elles viennent d’horizons très divers — de France pour certaines, d’Afrique francophone pour beaucoup, d’ailleurs dans le monde francophone pour d’autres. Certaines sont jeunes, récemment arrivées à Londres, travaillant dans la restauration ou la garde d’enfants, sans statut migratoire stabilisé et incertaines de leurs droits. D’autres vivent ici depuis des années, sont techniquement éligibles au NHS, mais n’ont jamais réussi à s’inscrire chez un GP — ou se sont inscrites mais ont trouvé le système si déroutant qu’elles ont cessé de s’en servir. Certaines sont étudiantes. Certaines sont mères. Certaines n’ont plus vu de gynécologue depuis plus de dix ans.
Ce qu’elles partagent, c’est une brèche. Qu’elles aient grandi en France, où les femmes ont un gynécologue dès l’adolescence, ou dans un pays francophone où les soins étaient organisés tout autrement, elles sont arrivées dans un système britannique qui n’offre ni cette relation ni une porte d’entrée évidente. Et parce que la santé gynécologique est intime, parce qu’elle exige de la confiance et de la nuance linguistique, parce que tant de ces préoccupations semblent privées et même honteuses, la brèche a tendance à s’élargir jusqu’à ce que le silence devienne la norme.
Ce que je vois en une vacation
Mes vacations au Dispensaire durent généralement deux heures, en journée. L’éventail de ce qui franchit la porte dans ce temps est large, et chaque rendez-vous porte son propre poids.
L’une vient parce qu’elle saigne irrégulièrement depuis des mois et n’a su à qui en parler. Une autre parce qu’elle a arrêté sa pilule en arrivant à Londres — elle ne savait pas comment obtenir une nouvelle ordonnance — et fait face aux conséquences d’un rapport non protégé qu’elle n’avait pas prévu. Une troisième parce qu’elle a quarante-huit ans, que ses règles sont devenues erratiques et que son sommeil s’est effondré, et que personne ne lui a mentionné le mot périménopause parce qu’elle n’a pas consulté de médecin depuis trois ans.
Le poids de la langue
J’ai appris, au fil de mes années au Dispensaire, que la langue n’est pas un simple outil de communication en gynécologie. C’est un passeport vers l’honnêteté.
Une femme qui décrit des pertes vaginales dans sa deuxième langue utilisera moins de mots, des mots moins précis, et révélera moins que dans sa langue maternelle. Elle ne vous dira pas que les pertes ont une odeur particulière parce qu’elle n’a pas le vocabulaire anglais pour le dire, ou parce qu’elle trouve le mot indélicat, ou parce que le registre émotionnel de la description de symptômes intimes dans une langue étrangère est exposant d’une façon que sa langue maternelle n’est pas. Elle dira que tout va bien, ou elle n’en parlera pas du tout, et le diagnostic sera manqué.
Quand je parle à ces femmes en français, la consultation s’ouvre comme une porte. La précision revient. La gêne recule — pas entièrement, car les préoccupations gynécologiques portent leur propre vulnérabilité quelle que soit la langue, mais suffisamment pour que la conversation clinique fasse son travail.
Quand le problème dépasse la médecine : le Parcours Soutien Femmes
Une partie de ce que les femmes apportent en consultation n’est pas, au fond, un problème médical. Les violences — physiques, sexuelles, psychologiques, financières, ou la négligence — émergent en consultation gynécologique plus souvent qu’on ne l’imagine, précisément parce que c’est un lieu où une femme peut enfin se sentir suffisamment en sécurité pour parler.
Pour ces situations, le Dispensaire a créé le Parcours Soutien Femmes, une structure pluridisciplinaire qui prend en charge les femmes victimes de violences. Plutôt que de laisser une femme se débrouiller seule entre des services séparés, le Parcours réunit autour d’elle soins médicaux et accompagnement social, en français, avec des personnes en qui elle a déjà appris à avoir confiance.
Ce que le bénévolat m’enseigne sur ma pratique privée
Je serais malhonnête si je disais que mon travail au Dispensaire n’influence pas ma pratique à Kensington et Harley Street. Il l’influence profondément.
Les femmes que je vois en privé sont, dans l’ensemble, dans une situation différente. Elles ont une assurance, ou les moyens de payer. Elles ont choisi d’être là. Mais beaucoup partagent une version de la même frustration que je vois au Dispensaire — elles ont quitté la France, perdu la relation de gynécologie médicale dans laquelle elles avaient grandi, et la lacune dans leur suivi a des conséquences qu’elles n’avaient pas anticipées.
Mon temps au Dispensaire me rappelle que les soins que je propose ne sont pas un luxe. Ils répondent à une lacune réelle — une lacune qui touche les femmes à tous les niveaux économiques, mais qui pèse le plus lourdement sur celles qui ont le moins de ressources pour la combler elles-mêmes.
Une institution qui dure depuis plus de 150 ans
Le Dispensaire Français fait partie de la Société Française de Bienfaisance, fondée en 1842, le Dispensaire ayant lui-même ouvert ses portes en 1867. Il est situé au 184 Hammersmith Road, Londres W6 7DJ, et propose des consultations médicales gratuites ou à faible coût, un soutien social et des services d’aide aux francophones du Royaume-Uni en difficulté financière.
Que cette institution serve Londres depuis plus de 150 ans en dit long sur la permanence du besoin qu’elle sert. Les francophones à Londres ont toujours eu besoin d’un point d’accès aux soins qui comprenne leur langue, leurs attentes et les vulnérabilités particulières liées au fait de vivre dans un pays qui n’est pas le sien.
Comment accéder au Dispensaire — ou le soutenir
Si vous êtes une femme francophone à Londres et que vous avez besoin de soins gynécologiques sans pouvoir accéder au secteur privé, le Dispensaire est là pour vous. Les consultations sont gratuites, en français, et assurées par des spécialistes qui comprennent votre culture médicale. Seule exception : les analyses de laboratoire sont payantes — un coût que beaucoup des femmes que nous voyons ne peuvent pas assumer. Contactez le Dispensaire via www.df-sfb.org.uk ou par téléphone.
Si vous êtes en mesure de soutenir le Dispensaire :
- Faites un don. L’association vit grâce à la générosité des particuliers et des entreprises.
- Faites connaître. Beaucoup de femmes qui bénéficieraient du Dispensaire ignorent son existence. Si vous connaissez quelqu’un dans la communauté francophone qui pourrait en avoir besoin, parlez-en.
- Devenez bénévole. Les professionnels de santé et le personnel de soutien sont toujours recherchés.
La médecine la plus significative que je pratique n’est pas toujours la plus complexe. Parfois, c’est simplement être là — dans la bonne langue, au bon moment, pour une femme qui avait cessé de croire que quelqu’un l’écoutait.
Vous cherchez une gynécologue privée à Londres ? Je consulte également à Kensington et Harley Street, en français et en anglais.
Prendre rendez-vousÉcrit par le Dr Victoire Kotur de Castelbajac, Gynécologue (inscrite au GMC, n° 7982441) — Mars 2026 · Mis à jour juillet 2026
Sources & Lectures complémentaires
- Le Dispensaire Français / Société Française de Bienfaisance — Soins gratuits pour les francophones à Londres
- Soins gynécologiques gratuits au Dispensaire Français — Mon précédent article sur les services du Dispensaire
- Doctors of the World UK — Soins aux communautés marginalisées
- Le Dispensaire Français — Site officiel du Dispensaire Français de Londres, offrant des consultations médicales gratuites